En arrivant à la bibliothèque, je réfléchissais avec Léa à propos du branchement micro-macro que je perçois au sein du Collectif à travers l’importance de l’actualité. À vrai dire, je l’avais déjà fortement perçu chez Pierre et j’y avais même vu chez lui une forme de délire en tant que processus historique et politique.
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Dans Critique et clinique, notamment dans le chapitre « La littérature et la vie », Deleuze écrit:
La littérature ne délire pas sur le père-mère ; elle délire sur les races, les tribus, les continents.¹
Le concept exact en jeu est celui de délire géo-historique. Pierre n’était qu’un membre du Collectif chez qui le branchement micro-macro était particulièrement fort, mais, chez tous les membres, l’attention à l’actualité locale et internationale était présente. Dans cette perspective, mes origines chinoises (teochew entre autres) étaient mises en perspective critique au sein du jeu, particulièrement à travers la figure de l’espion chinois.
Avec Deleuze, l’intérêt est que le délire n’est plus individuel, il devient géo-historique. En effet, pour le philosophe français, le délire pathologique (psychiatrique) reste pris dans le familial, tandis que le délire créateur, lui, déborde le cadre œdipien. Il devient cartographique, puisqu’il traverse des peuples, des langues, des territoires. Autrement dit, le délire véritable n’est pas micro-psychologique: il est macro-politique, mais produit à partir du micro. C’est de là que s’inspire mon branchement micro-macro.
Or, si Le Fugitif prend ses racines dans mon exclusion initiale, un délire créateur ne vient pas d’un sujet isolé. Il surgit quand un individu devient le point de passage d’un ensemble de forces collectives. Le micro (le sujet) devient alors relais du macro (histoire, peuple, devenir). Autrement dit, le délire devient production d’un devenir collectif à partir d’une singularité.
De plus, ces derniers jours, j’ai beaucoup réfléchi à ce que je fais avec le jeu et une sorte de mélancolie me prenait parfois en pensant à la carrière académique que j’aurais pu avoir. Cependant, au fond de moi, je sens que la période historique que l’on traverse n’est pas propice à une carrière standard. En effet, comme le dit Deleuze, « [l]’écrivain invente un peuple qui manque »², c’est-à-dire un devenir collectif. Devenir singulier, pour moi, dans mon cas spécifique, c’est devenir écrivain.³
L’agencement collectif d’énonciation que je produis spécifiquement est ici intéressant à analyser, car tous les lecteurs-joueurs ont constaté jusqu’à présent que mes nombreux personnages secondaires (ou « personnages conceptuels », dans le langage de Deleuze et Guattari) constituent en quelque sorte une table qui permet la construction de réseaux de sens, un plurivers. Dès lors, il ne s’agit plus d’une politique du manque, mais d’une politique du virtuel non encore actualisée.
⚠️ Mouve lu et analysé par Vladimir Novikov!
¹ Gilles Deleuze, Critique et clinique, Paris: Éd. de Minuit, 1993, p. 11.
² Ibid., p.14.
³ Deleuze & Guattari, Kafka. Pour une littérature mineure, Paris: Éd. de Minuit, 1975, notamment chap. 3.