« “Merci"… a soupiré la lettre. "Merci d’exister.”
Et ayant commencé à célébrer, a failli s’arrêter de s’écrire, emportée qu’elle était par l’essor de la voix. Mais ensuite elle s’est réjouie d’avoir été commencée par ce mot. Parce que c’était ce mot qui s’était posé là voletant de soi, venant sûrement d’elle. Merci, a-t-elle écrit, comme une voix le lui soufflait silencieusement… Comme elle aimait ce mot ! Ensuite la lettre s’est écrite d’une volée tournoyant autour de son point de départ. Car tout ce qu’elle avait à dire se ramenait à la fin à ce mot.
…Et humblement, mais de toute sa gravité, de tout son poids, a calligraphié les lettres du nom de la joie, avec une intensité religieuse, mettant, désirait-elle, du souffle spirituel dans chaque trait, humblement concentrée tout entière a gravé un merci qu’elle a voulu ouvragé, magique, pneumatique. O, sois oiseau, sois sourire, a-t-elle ordonné, sois caresse dans la main de mon amie, a-t-elle voulu de toute sa force, si concentrée que, si la magie existe, alors ce merci serait vraiment animé.
Ensuite elle a écrit un peu plus bas, pour commenter quand même ce qu’elle voulait que “merci” dise. Sachant que c’est un mot qui traîne partout et qu’il y en a autant de milliers d’espèces que pour les papillons, et toute sa valeur dépend évidemment de l’âme qu’on lui insuffle. Mais n’a eu besoin que d’un minimum de mots, dieu merci, car en ce cas dieu était Elli elle-même, et elle saurait l’entendre exactement là où elle l’avait dit, extrêmement haut, dans une tonalité jaune soprano iridescente. (Parfois aussi quand la lune pleine était si merveilleusement parfaite qu’on devinait tout sur l’origine de la sculpture, elle l’avait appelée merci : tout d’un coup, elle lui avait décoché une portée de notes depuis le fond du monde.)
“Merci”, disait-elle, “d’être telle que je puisse t’annoncer l’essentiel.”
(Parce que tous les jours arrive le mystère de vivre et ses innombrables questions. Mais arrive seulement à qui se tient dans la région des mystères. Région tellement troublante, excessivement riche, presque intenable. Parce qu’il nous est difficile de supporter les richesses de la vie. Et vivre la vie réellement essentielle est une joie trop forte pour qui l’affronterait seule. Vivre l’inépuisable vitalité de la vie réellement importante est humainement épuisant. Et si tu n’étais pas là pour m’aider à jouir, vivre serait insupportable.)
A essayé d’écrire une lettre d’amour presque transparente, n’ayant pas d’autre raison d’écrire une lettre que de souligner d’un fin bord noir l’amour même. Puisque la seule nouvelle qu’elle n’avait pas annoncée, c’était le fait qu’elle venait d’éprouver pour la première millième fois la presque douloureuse joie de se sentir exister grâce à elle. Puisque se parlant pendant des heures tous les jours voix à voix, elles se donnaient journal régulièrement de tous les événements venant de l’étranger, et du domestique. Et tissaient ensemble des réponses, prévoyaient, plaçaient et déplaçaient des forces, chacune les différentes siennes en alliance, sur la mappemonde.
Et donc a désiré croire la lettre nécessaire : celle qu’elle écrirait même si elles étaient dans la même ville et dans la même rue et dans la même maison, parce qu’il y aurait une seule chose qui ne pourrait être dite aussi bien en l’air que sur du papier : et cette chose était le tremblement infime, infiniment fragile, de l’âme percevant le miracle infiniment profond et rapide et musical mais inaudible sur le moment, de se sentir être mise au monde instant après instant ; c’était la conscience joyeuse d’être vivantes, d’être en train d’être vivantes qui était comme l’accompagnement musical de chaque moment de leur être ensemble.
Mais en vérité par moments, dans une pause du dialogue qui était comme une nuit diurne microscopique se faisant soudain entre deux grands jours, il lui semblait saisir le bourdonnement de cette excitation. Comme si elle entendait son propre sang faisant : “heureusement ! heureusement !” contre les parois des veines. Ensuite, naturellement, cette joie s’élève algébriquement au fur et à mesure qu’on la perçoit, et ensuite on y pense, et elle monte à la quatrième puissance en croissant à partir de son propre surgissement…
Alors a voulu écrire la petite lettre de quatre silences qu’elle lui enverrait en plein jour, en pleine présence, si par malheur, alors même qu’elles se trouvaient ensemble dans la même maison, elles étaient une fois de plus assiégées et bombardées toute la journée. Et cette lettre commencerait par “écoute…”. Elle serait magique, elle jouerait une petite musique de paix en pleine cacophonie, s’est-elle encouragée. “Même si c’était la guerre, surtout à cause de la guerre.”
…Elle a écrit, les yeux presque fermés pour mieux souhaiter. Et a fait le vœu : que cette lettre soit aussi rassurante à recevoir qu’un petit morceau de mémoire en plein oubli. »
— Hélène Cixous, Limonade tout était si infini